Noble sommelier

25 mai 2018 - Par Alexandra Duchaine

La salle de spectacle Marie-Gérin-Lajoie, située dans le pavillon Judith-Jasmin de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), je la connais par cœur. Je m’y suis assise tant de fois, durant mes études. Son décor austère, son plancher de béton gris foncé, ses rigides sièges rouges, ses insipides murs beiges, sa scène noire sur fond obscur et l’affreux couloir qui la précède, si sombre du fait de son épais tapis brun et de ses murs de briques rousses lustrées, m’ont toujours fait horreur.

Que la finale du concours couronnant le meilleur sommelier des Amériques prenne place dans ce vestige des années 80 fût pour moi bien surprenant. À 14h15, le 24 mai, quand je suis arrivée au point de presse qui précédait la compétition, l’événement avait déjà, à mes yeux, perdu bien de ses lettres de noblesse. Au moment où la relationniste a expliqué qu’elle avait convoqué les membres de la presse quarante-cinq minutes avant l’événement simplement pour nous expliquer, en quelques phrases, l’importance de ne pas déranger les candidats durant leur prestation, je dois avouer que j’avais oublié la définition du mot « prestige ».

D’autant plus que les épreuves ont débuté avec une heure de retard. Un juge n’était pas encore arrivé, semble-t-il. Les quelque journalistes venus assister à la finale étaient assis par terre, découragés, dans le fameux couloir étouffant qui mène à la salle. Un peu plus loin, derrière les portes, j’entendais les bruits de la foule qui s’impatientait.

Enfin, un mot de bienvenue mêlé d’excuses, puis un discours du président de l’Association de la sommellerie internationale (ASI), Andres Rosberg, qui a remis un « diplôme » aux vingt sommeliers, originaires de dix pays d’Amérique, qui se sont qualifiés pour le concours. Ils étaient tous rassemblés sur scène et étaient appelés en ordre décroissant, selon leur position au classement des demi-finales.

Dans la salle pouvant accueillir sept cents personnes, une centaine de spectateurs tout au plus, pour la plupart membres de la presse ou professionnels de la restauration. Le public applaudissait les candidats bruyamment, le visage en sourire. Au fil des appels, la pression montait, les regards complices et les cris se faisaient plus nombreux. Les trois derniers à recevoir leurs diplômes étaient les finalistes qui allaient devoir briller devant nous. C’était ainsi que nous allions apprendre leur identité.

Carl Villeneuve-Lepage, Pier-Alexis Soulière, deux Québécois, allaient être de la partie. Quand le public l’a compris, Montréal a tremblé, depuis le quartier Latin jusqu’au Canal Lachine. Les gens sautillaient devant leurs sièges, se prenaient dans leurs bras, applaudissaient fièrement. J’ai pensé à Martin Bruno, l’Argentin qui allait lui aussi réclamer le titre de meilleur sommelier des Amériques ; il devait se sentir bien seul, au-dessus de cette foule indifférente.

Carl Villeneuve-Lepage, du restaurant Toqué !, fut le premier à servir deux tablées de juges japonais, marocains, estoniens, portugais, uruguayens, allemands, des sommités de la sommellerie, la crème de la crème. En même temps que nous, il prenait connaissance de ce qu’il avait à faire : préparer un Manhattan, ce cocktail fait de vermouth, de whiskey et de bitter, offrir du vin, du champagne et de la bière. La salle silencieuse suivait ses faits et gestes chorégraphiques, son liteau qu’il faisait danser au rythme de ses interpellations gracieuses. Dans le micro, son souffle rapide, sa voix tremblante et sa bouche sèche nous rappelaient que nous étions les témoins privilégiés d’un point tournant de son existence.

On lui a demandé de goûter, de deviner et de décrire des vins et des spiritueux à l’aveugle. Ses descriptions précises et techniques, qui s’étiraient des minutes durant, m’ont convaincue de ne plus jamais commenter un vin en public. Comment pouvait-on deviner la provenance d’un cépage rien qu’à humer son arôme ?

Les uns à la suite des autres, les concurrents ont dû trouver les erreurs que contenaient certaines fiches techniques correspondant à des cuvées. Ils ont eu à identifier des stars féminines internationales de la sommellerie qu’ils voyaient en photo. On leur a même demandé de persuader un patron fictif de la qualité d’un vin.

Entre chaque concurrent, une pause de vingt minutes était imposée, le temps de remettre les tables, le bar et le sellier en ordre. Des vidéos dévoilant les coulisses du concours et des entrevues, improvisées et maladroites, menées sur scène, servaient à passer le temps.

Le plus posé des candidats fut Martin Bruno. Ses réponses étaient rapides, ses gestes sûrs. Son assurance ne lui a toutefois valu que la deuxième place, derrière Pier-Alexis Soulière. Inutile de détailler la réaction euphorique de l’audience quand le nom du vainqueur a été prononcé. Vous la devinez déjà.

On a abrié le grand gagnant d’un drapeau canadien. Partout dans la salle, de la fierté, de la joie. En voyant un Pier-Alexis ému, j’ai presque oublié l’attente interminable et ma désillusion initiale. C’est tout de même prestigieux, devenir le plus grand sommelier des Amériques.

Diplômé de l’ITHQ, Pier-Alexis Soulière est l’un des rares experts du Québec à pouvoir se vanter de détenir le titre de « Master Sommelier ». Il représentera son continent au concours du Meilleur Sommelier du Monde, en Belgique, en 2019. Souhaitons-lui la meilleure des chances.

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