François Meunier (ARQ) : « On va mettre des années à s’en relever »

 
20 mars 2020 | Par Pierre-Alain Belpaire

« Je n’avais évidemment jamais vécu ça. Même dans mes pires cauchemars... » En 33 années d’implication au sein de l’Association Restauration Québec, François Meunier a géré bien des crises, affronté bien des tempêtes, relevé bien des défis. Mais rien d’une ampleur comparable à celle qu’a et aura l’impact de la COVID-19 sur l’industrie de la restauration québécoise. « Il est impossible d’imaginer aujourd’hui quel sera l’état du monde dans trois semaines ou dans trois mois, souffle le vice-président, Affaires publiques et gouvernementales de l’organisation. Je ne veux pas paraître alarmiste, mais la situation est extrêmement difficile. »

Comme les professionnels du milieu qu’elle veut aider et défendre, l’ARQ est directement touchée par la terrible crise. Une quarantaine de ses employés ont été mis à pied au cours des derniers jours. « Sur un total de 47… », soupire François Meunier. Malgré tout, assure-t-il, ses troupes se démènent pour offrir un service de qualité. Depuis le début de la semaine, les responsables de l’Association multiplient les communiqués, se rassemblent quotidiennement, sont en contact avec les autorités provinciales ou d’autres acteurs de l’industrie, répondent aux sollicitations des médias et, évidemment, à celles de leurs milliers de membres. « Le téléphone sonne encore, mais chaque jour un peu moins, confie le vice-président. Les questions se font plus pointues, plus précises. Et les préoccupations changent. Il y a une semaine, on nous parlait de restrictions et de mesures d’hygiène ; aujourd’hui, on nous interroge sur l’assurance-emploi et les mesures d’urgence. » Les restaurateurs qui contactent directement l’ARQ ne veulent plus de conseils ou d’informations, ils cherchent de l’aide.

Depuis l’annonce, dimanche dernier, de la fermeture immédiate des bars et des cabanes à sucre et la limitation du nombre de clients autorisés à 50 % de la capacité de l’établissement, pas une heure ne s’écoule sans qu’un restaurant n’annonce sur les réseaux sociaux qu’il se voit contraint de fermer temporairement ses portes. Combien d’établissements accueillent encore des clients en ce gris et humide vendredi ? Impossible à dire. Mais ils ne seraient plus qu’une poignée, avance François Meunier. « Il n’y a plus beaucoup d’intérêt à rester ouvert. Malgré tout, il y a peut-être des endroits au Québec où le restaurant est le pivot du village, qu’il peut permettre aux policiers, aux pompiers ou au personnel de la santé de manger un morceau. »

Si, durant la semaine, certaines voix se sont fait entendre pour regretter le choix du gouvernement Legault d’avoir opté pour cette règle du « 50 % » plutôt que d’imiter d’autres provinces ou pays en fermant, purement et simplement, tout restaurant, l’ARQ rappelle qu’il ne lui appartient pas de trancher dans ce débat. « Nous sommes là pour rappeler les mesures à respecter dans les établissements, comme les règles de distanciation sociale, mais ce n’est pas à nous de décider s’il faut imposer un lockdown, glisse François Meunier. Je salue simplement la démarche du gouvernement de ne pas nous mettre de suite en état de guerre ou de coercition. Pour l’heure, c’est aux restaurateurs de choisir, eux-mêmes, s’ils doivent fermer ou non. Quand le gouvernement décidera que tout le monde doit arrêter, qu’il fermera tous les commerces non-essentiels, on appuiera cette décision. » Et d’ajouter, après un rare instant de silence : « Et ce moment va arriver, bien sûr. Comme le disait le Dr Horacio Arruda ce matin, "ce n’est que le début" ! »

Annonces insuffisantes

En plus de lancer des appels au public et de présenter leurs plats à emporter ou à livrer, nombre de professionnels de l’industrie ont également partagé sur les réseaux sociaux leur intention de répartir les stocks de nourriture entre les membres du personnel ou de les offrir à des organisations caritatives. L’ARQ, elle-même, a relayé cette semaine l’appel lancé par la Tablée des Chefs. « Autant partager un maximum de biens périssables, évidemment. L’idée de redistribuer aux employés me semble très appropriée. Pour beaucoup d’entre eux, les prestations d’assurance-emploi vont être longues à obtenir… »

Durant cette semaine qui s’achève, les gouvernements québécois et canadien ont multiplié les annonces et présenté de premiers plans visant à rassurer citoyens et industries. Des promesses « bien trop légères », selon François Meunier. Ainsi, lorsque ce mardi, Éric Girard, ministre des Finances du Québec, annonçait la suspension jusqu’au 31 juillet du paiement des acomptes provisionnels et des impôts des entreprises, l’ARQ saluait l’annonce mais estimait qu’il y avait « nécessité d’aller beaucoup plus loin ». Et le lendemain, suite au dévoilement par Justin Trudeau d’un plan d’aide de 82 milliards de dollars, elle faisait cette fois part de son extrême déception. « Ce sont des mesures insuffisantes pour sauver les petites entreprises. On nous oublie complètement. On va être les sacrifiés, au même titre que le commerce de détail. » En contact permanent avec le bureau du Premier ministre Legault, François Meunier pointe néanmoins quelques éléments positifs et initiatives constructives : la mise sur pied, par le MAPAQ, d’une cellule de crise, l’attitude de la Ville de Montréal, le report des taxes municipales ou encore la décision des gouvernements de repousser les dates de paiement des impôts. « Mais il aurait fallu aller bien plus loin, note le responsable. Personne ne dit qu’il fallait tout nous donner, personne ne dit que les portes sont totalement fermées, mais, je le répète, ce n’est pas suffisant. »

Coup de poing

Qu’il semble déjà loin, le temps où l’ARQ et les autres associations professionnelles se battaient pour qu’on trouve une solution à la délicate pénurie de main-d’œuvre. Voici dix jours à peine, le mardi 10 mars, François Meunier et ses collègues se plongeaient dans l’analyse du budget provincial dévoilé par le cabinet Girard. « On ne se doutait nullement de ce qui nous attendait, confie le responsable aux affaires publiques et gouvernementales de l’association. Le mercredi, le vent tournait. Et le jeudi, on ne parlait déjà plus que du coronavirus. »

Rappelant les paroles de François Legault (« On ne pourra pas sauver toutes les entreprises »), le vice-président de l’ARQ concède, lui aussi, que la COVID-19 obligera plus d’un établissement québécois à fermer définitivement ses portes. « Combien ? Il est trop tôt pour le dire et je crois que ce n’est pas la priorité. Pour l’heure, on tient à sauver ce qui peut l’être. La crise est globale, planétaire. Ce n’est pas comme le passage d’un ouragan qui frapperait un jour et à la suite duquel on aurait "juste" à reconstruire. Non. Là, on va mettre des années à s’en relever. »

Dans un message transmis ce jeudi soir, Claudine Roy, présidente du conseil d’administration de l’ARQ, jugeait qu’« une fois cette tempête passée, notre secteur reviendra plus fort ». Pour y parvenir, précise toutefois François Meunier, tous les acteurs de l’industrie devront démontrer une incroyable solidarité et penser, en priorité, aux employés. « Il faut s’assurer qu’ils aient de quoi survivre, qu’ils aient la capacité financière pour se mettre à l’abri pour les prochains mois. On vient de recevoir un immense coup de poing sur le nez, mais oui, on va s’en remettre ! »

(Crédit photo : pexels)

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