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Désobéissance civile : « Oui, ça fait bouger les choses »

 
3 février 2021 | Par Marie Pâris

Le 11 janvier dernier, plus de 500 restaurants ouvraient leurs portes à Mexico, malgré la menace du secrétaire du gouvernement de la capitale d’appliquer des sanctions aux restaurateurs rebelles. Quelques jours plus tard, 50 000 restaurants et bars en Italie embarquaient dans l’initiative IoApro (Moi, j’ouvre) lancée sur les réseaux sociaux, qui invite les restaurateurs à rester ouverts après le couvre-feu de 18h imposé par l’exécutif. Un fonds soutenu par une équipe d’avocats a même été mis sur pied pour défendre les restaurateurs et clients qui seraient verbalisés.

Dernièrement, c’est en France qu’on a pu observer un mouvement de désobéissance civile alors que plusieurs restaurateurs ont ouvert leurs portes dès ce lundi, allant à l’encontre des restrictions en vigueur pour défendre leur droit à travailler. À l’origine de ce mouvement : le restaurateur Stéphane Turillon, qui a posté début janvier une vidéo sur Facebook largement partagée. « Maintenant il faut se révolter, faire la révolution. On ne va pas se laisser crever comme ça. Moi, par défiance, je vais ouvrir mon restaurant. Vous ferez comme vous voulez mais ici je suis chez moi. Alors si vous voulez venir me fermer, venez, invective le restaurateur dans sa vidéo. Hôteliers, restaurateurs, bars, discothèques, ouvrez, ouvrez tous en même temps ! » Le ministre de l’Économie français a prévenu que les restaurants clandestins qui servent des clients à table seront privés d’aides publiques pendant un mois (soit 10 000 euros par mois ou une indemnisation de 20% du chiffre d’affaires 2019, dans la limite de 200 000 euros par mois).

Et au Québec ? Si les salles à manger pourront rouvrir dans six régions à partir de la semaine prochaine, la plupart des restaurants resteront encore fermés pour une période indéterminée. Mais une mobilisation de désobéissance civile n’aura pas pour autant lieu chez nous, pense François Meunier, vice-président de l’Association Restauration Québec (ARQ). « Pour que ça ait un poids, il faudrait que la mobilisation soit de très grande importance, ce qui n’arrivera pas. Bien sûr, il y a énormément de détresse dans l’industrie, beaucoup sont pris à la gorge et certains se rebiffent au lieu de subir la situation - et c’est tout à fait normal. Mais de penser que parce qu’on est quelques dizaines à se mobiliser ça va changer quelque chose au niveau des conséquences, c’est un risque à mon avis trop important. » Ces conséquences comprennent une amende ainsi que la suspension du permis d’alcool pour un minimum de 45 jours, voire l’abrogation du permis si le restaurateur persiste à rester ouvert. « Il ne sera pas gagnant », résume François Meunier.

« On a fait passer en 24 heures une loi que d’autres n’ont pas réussi à sortir en plusieurs années »

Au-delà des conséquences légales, c’est plutôt pour des raisons sanitaires que David McMillan, copropriétaire du Joe Beef à Montréal, est en désaccord avec la décision des restaurateurs de rouvrir leurs portes actuellement. « Les médecins disent que c’est pas le moment de rouvrir, et je suis contre le fait de mettre les employés dans des situations non sécuritaires, insiste-t-il. Rouvrir malgré les avis des experts de santé va à l’encontre de ce qu’on essaie de faire en restauration : on " restaure " les gens. Et il faut que ça se passe dans un environnement sans danger. » Le Joe Beef et ses autres établissements ne rouvriront donc leurs portes que quand son propriétaire se sentira « complètement à l’aise pour pratiquer [m]on métier dans un environnement sécuritaire ». À savoir, quand la communauté scientifique, et non le gouvernement, affirmera que c’est sans danger - « le gouvernement, ça fait longtemps qu’on n’a plus confiance en lui ».

Cependant, le restaurateur n’est pas contre la désobéissance civile en soi ; bien au contraire. « J’y crois fort. Quand les choses vont mal, les gens doivent se prendre en main et choisir leurs batailles. Moi, je ne suis pas un mouton. » En décembre dernier, il lançait le mouvement #ouvreznoscaves, encourageant via les réseaux sociaux ses confrères à vendre une bouteille de vin à un client non accompagnée d’un plat, comme la loi l’exigeait alors. Le lendemain, le règlement est modifié. Si l’ARQ parle d’un hasard de calendrier, David McMillan assure que c’est son mouvement qui a fait bouger les choses. « Sans l’acte de désobéissance civile auquel les restaurateurs ont participé, la loi ne serait pas passée. C’est un vieux texte poussiéreux qui traîne depuis longtemps ; il était prêt, mais il ne serait pas encore sorti à ce jour s’il n’y avait pas eu de bruit. Nous, on a fait passer en 24 heures une loi que d’autres n’ont pas réussi à faire sortir en plusieurs années. »

Basé sur les médias sociaux, le mouvement a été pour le restaurateur facile à organiser et à partager. Pour lui, ce médium qui donne une voix à la population et une manière de se manifester et de dire ses opinions aux dirigeants est un bon outil pour appuyer la désobéissance civile. « Les trolls demeurent des trolls, mais les gens qui parlent intelligemment se font écouter. Ça vaut quelque chose quand c’est intelligemment écrit et fait sans hostilité, note-t-il. Il faut utiliser les médias sociaux comme ils ont été conçus : des outils de marketing. »

Ouvrir mais garder les aides

Un des gros enjeux de la réouverture des restaurants réside en outre dans le fait de pouvoir garder l’accès aux programmes gouvernementaux. « Dans le contexte actuel, peu de monde voudrait rouvrir son restaurant de toute façon, tranche François Meunier. Il ne faut pas penser que parce qu’on ouvre il y a rentabilité et survie. Tout ça doit être réfléchi. » En attendant, alors que les restaurants au Québec ont été fermés huit mois sur les dix derniers mois et qu’il juge les programmes gouvernementaux insuffisants, François Meunier ne souhaite pas voir émerger de mouvement de désobéissance civile, en tant que vice-président de l’ARQ mais aussi en tant que citoyen. Cela mène selon lui « vers une société dont on a perdu le contrôle ». En comparaison au mouvement français ou italien, il considère les Québécois comme étant culturellement « des gens qui suivent d’avantages les règles ».

David McMillan non plus ne pense pas qu’un tel mouvement se passera ici pour accélérer la réouverture des restaurants. Mais la désobéissance civile pourrait toujours avoir son utilité dans le milieu, selon lui ; si le message est passé pour la vente d’alcool par les restaurants, il reste la question des bars à régler... « Ils sont encore dans une situation très difficile au Québec, regrette le restaurateur. Des lois pour les aider ont été adoptées en Ontario ; je ne comprends pas pourquoi elles ne le sont pas ici. Les propriétaires de bars font des pétitions, mais ça ne marche pas... Ils devraient peut-être profiter de l’élan des restaurateurs, et pourquoi pas faire un petit geste de désobéissance civile ? Rien d’extrême, quelque chose de minime mais d’intelligent : par exemple, que demain tous les bars vendent un Campari-soda à emporter ! Peut-être que les gens réagiraient et que le gouvernement écouterait… »

Lire aussi : Vente d’alcool : Des restaurateurs choisissent la désobéissance civile

(Crédit photo : Pixabay)

Mots-clés: International
Santé et sécurité
Restauration
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