Cherche étudiants désespérémment

5 mai 2017 - Par Pierre-Alain Belpaire

On compte 23 finissants, cette année. Auparavant, on en avait 50 ou 60. Pas besoin d’être un grand mathématicien pour comprendre qu’il y a un problème quelque part... » Richard Giguère, enseignant en techniques de gestion hôtelière et coordonnateur des stages au Mérici Collégial Privé, constate avec une amertume grandissante que la restauration et l’hôtellerie attirent de moins en moins de candidats. « J’ai fait l’ouverture de notre programme en 1988. Je ne voudrais pas assister à sa fermeture... »



Depuis cinq ans environ, les établissements québécois sont nombreux à avoir de telles difficultés. Les données fournies par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur confirment ce déclin progressif. Entre le trimestre automne 2011 et celui de 2015, le nombre d’inscrits aux programmes de gestion hôtelière a ainsi chuté de 25 %. Et après une année scolaire 2012-2013 exceptionnelle, les programmes de gestion d’un établissement de restauration, de service de la restauration et de cuisine ont également connu de nets reculs, perdant respectivement 19,6 %, 13,5 % et 4,3 % de leurs étudiants en quatre ans à peine.

INSUFFISANTE DÉMOGRAPHIE

Si de tels chiffres inquiètent évidemment les responsables d’établissement, ils ne rassurent pas non plus les professionnels de l’industrie des HRI, déjà aux prises avec une tenace pénurie de main-d’œuvre. Les seuls que ces statistiques risquent de faire sourire sont, bien évidemment, les étudiants eux-mêmes, séduits par un taux de placement flirtant actuellement avec les 100 %.

Les diminutions observées seraient en partie dues, soulignent plusieurs intervenants, au déclin démographique touchant l’ensemble de la province. La baisse du nombre de diplômés sortant du secondaire depuis quelques années a eu un impact évident et logique sur le bassin de candidats potentiels.

« Mais cet argument n’est pas suffisant, puisque nombre de programmes au Québec ne notent pas de baisse de leurs inscriptions », remarque Luc Gélinas, professeur au Collège Laflèche. Mentionnons en outre que la restauration et l’hôtellerie ont ceci de particulier qu’elles accueillent habituellement un taux important d’étudiants plus âgés, ayant quitté les bancs de l’école secondaire depuis quelques années déjà.

UN BLASON À REDORER

L’idée que se font les candidats potentiels (et leurs proches influents) des métiers de la restauration et de l’hôtellerie pourrait également avoir tué dans l’œuf bien des vocations. Conditions de travail peu reluisantes, horaires pour le moins atypiques, salaires pas toujours compétitifs : l’image véhiculée par ces emplois ne fait guère rêver. « Résultat : ils sont davantage vus comme des boulots saisonniers que comme des carrières potentielles », regrette Jérôme Forget, enseignant au Cégep de Matane et président de l’Association québécoise de la formation en restauration, tourisme et hôtellerie (AQFORTH).

Si plusieurs acteurs dénoncent ce portrait basé sur des exagérations et préjugés, ils s’empressent de souligner que le métier doit, de toute urgence, être revalorisé. « Que l’on parle positivement du secteur, des merveilleux emplois qu’on peut y trouver, du dynamisme et de la créativité qui y règnent ! », s’emporte Sylvie Carrière, coordonnatrice du recrutement étudiant à l’ITHQ. D’aucuns évoquent la piste des émissions de télévision, une formule qui a déjà fait ses preuves dans le domaine de l’entrepreneuriat. « Il faudrait y expliquer le travail de passionnés, révéler l’envers du décor, dévoiler le vrai visage de cette industrie », détaille Jérôme Forget.

Mais s’ils tiennent à redorer leur blason, ces secteurs devront, en premier lieu, accepter de se remettre en question, glissent plusieurs intervenants. « Lorsqu’un restaurateur sert du porc alors qu’il annonce du veau et qu’il se voit infliger une simple et ridicule amende, ça ternit, là aussi, l’image de toute la profession. Il faut plus de rigueur, plus de règlements, plus de respect », lance Luc Gagné, enseignant en gestion d’établissement de restauration au Cégep de Saint-Jérôme.

UN SIMPLE BOUT DE PAPIER

Si le nombre de diplômés chute aussi radicalement, c’est sans doute également parce que ce diplôme semble moins indispensable qu’auparavant et qu’il est aujourd’hui plus facile d’intégrer le « milieu » sans la moindre formation. En outre, de nombreuses chaînes proposent actuellement leurs propres programmes de formation à l’interne. Plus concis, plus concrets, plus rapides...

« Devant la pénurie actuelle, un jeune un peu débrouillard parviendra, par exemple, à être admis, sans trop de difficultés, dans une cuisine où il sera formé sur le tas », concède Frédéric Fortin, directeur adjoint du CFP Jacques- Rousseau. « Et si un petit gars de 17 ans voit un ami, sans diplôme, obtenir un poste dans un restaurant, faire un peu d’argent et être pris sous l’aile d’un chef, pourquoi déciderait- il d’aller étudier ?, s’interroge Luc Gagné. Pour apprendre la gestion, les finances et l’économie ? Bonne chance pour le convaincre avec ces arguments-là ! »

Il est donc urgent, soulignent divers responsables, de conscientiser les restaurateurs et hôteliers et de leur rappeler l’importance de la formation – voire d’exiger carrément l’obtention d’un diplôme, soufflent divers intervenants. « Mais les écoles, collèges et centres de formation doivent également faire leur part et insister davantage sur les perspectives d’emploi et l’amélioration des conditions liées à l’obtention de ce que certains considèrent comme un simple bout de papier », estime Frédéric Fortin.

CONFLIT GÉNÉRATIONNEL

Tous les experts, psychologues et pédagogues – et nombre de parents – vous le diront : les jeunes de 2017 ne ressemblent plus vraiment aux jeunes d’il y a 10, 20 ou 30 ans. Ultraconnectée, cette génération a besoin d’expériences concrètes et personnalisées.

Pour séduire les candidats potentiels et parvenir à conserver en leurs murs ceux qui sont déjà inscrits, plusieurs établissements québécois ont ainsi décidé d’adopter de nouvelles stratégies. Certains jumellent de futurs étudiants avec des élèves actuellement en stage. D’autres proposent des expériences à l’étranger au sein d’établissements renommés. Et la majorité des écoles ont revu leurs campagnes de recrutement et modifié leurs méthodes de communication. « L’idée principale, c’est de s’adresser directement à eux, de les plonger immédiatement dans le grand bain, poursuit Sylvie Carrière. Tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas découvert, sur le terrain, la passion qui anime notre industrie, qu’ils n’auront pas une idée concrète de ce qu’elle peut leur amener, nombre de jeunes la bouderont. »

AGIR ENSEMBLE... ET VITE

Pour améliorer l’image des métiers de l’hôtellerie et de la restauration, pour redonner un véritable poids aux diplômes décernés
dans leurs écoles, pour réfléchir à la meilleure manière d’aborder cette génération Y et, surtout, pour stopper au plus vite l’inquiétante hémorragie, enseignants et responsables d’établissement appellent de leurs vœux la
mise sur pied d’une table de concertation qui réunirait les principaux acteurs de l’industrie. Pas uniquement pour discuter et constater, mais pour proposer des solutions et déployer un véritable plan. « Face à l’urgence, d’autres secteurs, comme la santé, ont réagi, notamment en se retroussant les manches et en se serrant les coudes, souligne le président de l’AQFORTH. À nous de montrer que l’hôtellerie et la restauration en sont aussi capables. Il n’est pas trop tard, mais il est temps ! »

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