Veille de tempête (2/5) : « J’ai acquis beaucoup d’expérience en quelques semaines »

 
11 septembre 2020 | Par Pierre-Alain Belpaire

Ils y ont mis leurs efforts, leur envie, leur énergie, leurs économies : dans les derniers instants de 2019 et les premières longueurs de 2020, plusieurs entrepreneurs se sont investis corps et âme pour ouvrir ou reprendre l’établissement de leurs rêves. Mais quelques semaines plus tard, une pandémie s’abattait sur le Québec et sur la planète entière. Comment ceux qui venaient à peine d’inaugurer leur restaurant, leur auberge ou leur hôtel ont-ils affronté cette terrible tempête ? HRImag donne la parole à cinq d’entre eux.

Épisode 2 : Mathieu Samuel, Auberge Le Caribou / Resto-Pub La Révolte, Rivière-au-Renard.
 

Nul n’était véritablement prêt à affronter une crise comme celle qui affecte notre industrie depuis bientôt six mois. Ni les géants aux solides portefeuilles ni les vétérans aux décennies d’expérience. Personne. Alors imaginez un jeune patron de 22 ans qui doit, au cœur de cette incroyable tempête, piloter une auberge et un restaurant à la tête desquels il se trouve depuis moins de dix semaines.

Propriétaire-dirigeant de l’Auberge Le Caribou et du Resto-Pub La Révolte installé dans les murs de l’établissement d’hébergement de Rivière-au-Renard, Mathieu Samuel était encore sur les bancs de l’Université Laval voici quelques mois. Mais ses étés, le jeune homme les passait à travailler comme serveur à La Révolte, sur les bords de la 132. « Je connaissais et j’appréciais les propriétaires. Un jour, je leur ai signalé que lorsqu’ils seraient prêts à vendre, je serais intéressé à racheter, relate-t-il. Ils avaient dans la mi-quarantaine, j’avais 20 ans. Je me disais que ça attendrait bien quelques années… »

Pourtant, quatre mois après cette discussion, les exploitants l’appellent. Ils ont pris leur décision et veulent lui céder leur établissement. Bien qu’il n’ait alors pas achevé sa formation en entrepreneuriat et gestion, Mathieu Samuel saisit la balle au bond. Il sait que, dans son coin de pays, de telles occasions ne se représenteront peut-être pas de sitôt. « J’ai pris le risque. Un sacré risque », souffle-t-il.

La transition s’effectue en douceur. De juin à décembre 2019, le jeune homme est nommé directeur des opérations. Les propriétaires l’accompagnent et le conseillent de leur mieux. Avant de le laisser prendre son envol le 1er janvier dernier.

« C’est un établissement bien installé, avec beaucoup de potentiel, une localisation exceptionnelle, décrit le nouveau dirigeant. Le restaurant a été rénové au cours des dernières années, il y avait peu à refaire. Côté motel par contre, je tenais à transformer les chambres pour parvenir à faire de l’Auberge un incontournable de la région, si possible à l’année longue. »

D’ambitieux projets, un transfert pensé dans les moindres détails, une motivation sans faille : en ce début d’année 2020, rien ne semble pouvoir freiner le responsable. Et lorsque les premiers échos d’une mystérieuse pandémie en Chine lui parviennent, Mathieu Samuel, serein, se dit que ça n’arrivera peut-être jamais sous nos latitudes ou, en tout cas, pas trop rapidement et avec une ampleur limitée. « J’ai été bien naïf », soupire-t-il. À la mi-mars, comme tout le monde, le propriétaire ferme sa salle-à-manger. Ses chambres, elles, resteront accessibles aux travailleurs essentiels. « Il me fallait un plan de match, au plus vite », indique-t-il.

Deux décisions sont rapidement prises : le dirigeant passe tout d’abord en revue les dépenses de son établissement et décide de couper « tout le superflu », comme les postes de télé ; il choisit ensuite de se lancer dans les plats à emporter. « On n’en faisait presque pas avant la COVID, précise-t-il. Là, on a tout misé là-dessus : quatre jours par semaine, avec des spéciaux, etc. » Et, pour son plus grand bonheur, le public répond présent. « Ça a été notre bouée de sauvetage. »

Regrets et projets

Si l’ombre de la COVID plane toujours au-dessus du Québec et s’il est bien conscient du risque d’un second confinement, Mathieu Samuel pense avoir désormais de meilleures armes pour lutter contre ces aléas. « J’ai acquis beaucoup d’expérience en quelques semaines, résume-t-il. Il y a bien sûr des choses qu’on aurait pu faire mieux ou différemment, des décisions que j’aurais pu prendre plus vite, mais dans l’ensemble, je pense qu’on a été réactifs. Notez que, si on voulait survivre, on n’avait pas trop le choix… »

En entrevue, Mathieu Samuel, sans aucun doute l’un des plus jeunes propriétaires d’hébergement de la province, fait forte impression. L’homme est humble et créatif, sympathique et organisé. Et on imagine que ces qualités ont dû l’aider à traverser un printemps morose. Pourtant, lorsqu’on lui demande s’il a, en mars ou en avril, regretté d’avoir repris les rênes de l’Auberge Le Caribou et de La Révolte, le jeune dirigeant nous offre un rare instant de silence. « Pour être tout à fait franc, oui. Un jour, chez nous, alors que je voyais mon compte chuter à vue d’œil, je me suis dit que je ne pouvais rien faire, que je n’avais aucun pouvoir, que j’avais les mains liées. Pourquoi m’étais-je embarqué là-dedans ? J’ai finalement compris que je n’étais pas le seul à en souffrir, qu’il fallait que je me batte. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de devoir fermer mes portes. »
 

(Crédit photo : Fournie par Mathieu Samuel)

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