Lanaudière

29 novembre 2019 - Par Pierre-Alain Belpaire

Coincée entre les deux « poids lourds » que représentent la Mauricie et les Laurentides, la région de Lanaudière peine quelque peu à faire parler d’elle, regrettent ses professionnels des HRI. Pourtant, leurs avis sont unanimes : en matière de qualité et de diversité, leur contrée n’a strictement rien à envier aux autres !

« EXISTER À LONGUEUR D’ANNÉE »

Directrice générale des Fêtes gourmandes de Lanaudière depuis juin 2018, mais active « depuis bien longtemps » dans l’organisation de l’événement, Éliane Neveu a de quoi se réjouir : la 14e édition, tenue l’été dernier, a battu un record de fréquentation en rassemblant quelque 20 000 visiteurs et en amenant 150 artisans, producteurs et transformateurs à participer, « de près ou de loin », au succès de ces trois journées.

En proposant spectacles, démonstrations, ateliers, dégustations et activités destinées aux familles, les Fêtes gourmandes parviennent à attirer un public diversifié, composé tant de jeunes parents que de foodies ultraconnectés. « Comme son nom l’indique, l’événement se doit d’être gourmand et festif mais, au cours des dernières années, nous avons également insisté sur le volet culturel, sur l’aspect éducatif… fait remarquer Éliane Neveu. Et les gens ont très bien répondu : ils veulent apprendre, ils veulent comprendre. » Pour amener son projet encore plus loin, la responsable estime qu’il lui faudra parvenir à le faire vivre à longueur d’année. « Les Fêtes gourmandes devront exister de janvier à décembre, s’inviter dans divers autres événements, faire parler d’elles durant le temps des sucres ou au cœur de l’automne. On y pense, on y pense ! »

Qu’ils soient chefs, bouchers, fromagers, agriculteurs ou pâtissiers, les artisans de Lanaudière offrent des produits exceptionnels. Pourtant, nombre d’habitants de la région ont « perdu le réflexe local et oublié leurs racines, déplore la directrice générale. À nous de les sensibiliser et de les rallier. Ça s’en va dans le bon sens, mais le chemin est encore long… »

COMME EN VILLE... MAIS EN BANLIEUE

Originaire de Repentigny, Matthieu Bonneau a connu ses premiers succès en restauration sur l’Île de Montréal. « À mes yeux, c’était là que ça se passait. » Pourtant, en 2014, l’entrepreneur entre dans un apportez-votre-vin posé dans sa ville natale. Et survient alors l’inattendu déclic. « C’était immense... La nourriture était loin d’être exceptionnelle et, pourtant, c’était rempli ! J’ai compris qu’il y avait là un vrai potentiel. »

L’homme se départ de ses projets dans la métropole et se met en quête d’un local à Repentigny. « Je visais le centre-ville repentignois, mais j’avais peur de découvrir les prix des loyers. J’avais encore en tête ceux du Plateau... » Après avoir mis la main sur un « véritable petit bijou » immobilier, Matthieu Bonneau tente de convaincre son ami Simon Fichault et le chef Benjamin de Châteauneuf d’embarquer dans cette folle aventure. « Et ils m’ont suivi ! »

Au Coup Monté, la fine équipe doit séduire un public « plutôt conservateur » avec son concept typiquement montréalais : petit local, faible nombre de places assises et assiettes funky. « Au début, la clientèle était pas mal déstabilisée… puis elle a oublié tout ça et nous a adoptés. » Au point de convaincre Matthieu d’inaugurer, quatre ans plus tard, une seconde adresse à L’Assomption. « C’était ça, le vrai défi. On savait qu’on segmenterait notre clientèle et qu’on noterait une diminution de fréquentation à Repentigny. Mais les deux se portent plutôt bien aujourd’hui », confie celui qui écarte l’idée d’un troisième Coup Monté lanaudois. « Ailleurs, dans un contexte semblable, pourquoi pas ? Mais ici, je pense qu’on se marcherait sur les pieds... »

Cinq ans après son « coup de folie », Matthieu Bonneau ne le regrette nullement. « J’ai toujours une petite nostalgie de la métropole, mais quand je vois le sourire de nos clients, ça vaut tout l’or du monde. À Montréal, beaucoup de gens sont blasés ; ici, on parvient à mettre des étoiles dans les yeux avec un confit de canard. Bonne chance pour y arriver à Montréal… »

UN SECRET (TROP) BIEN GARDÉ

Tout commence voici bientôt 20 ans. Simon Turcotte, chef de son état, est invité à participer à un festival mettant à l’honneur les artisans de Sainte-Marcelline-de-Kildare. Désireux de ne pas se retrouver avec trop de surplus invendables, le cuisinier décide de préparer des confitures. « Dix audacieuses confitures », précise Geneviève Senécal, sa partenaire en affaires. Le public adore. Et en redemande. « Il y avait un numéro de téléphone sur les étiquettes, et les gens ont appelé pour en avoir d’autres. C’est ainsi que tout a débuté et que Simon a quitté ses habits de chef pour se consacrer aux confitures. »

De fil en aiguille, l’entreprise grandit. Simon Turcotte prend officiellement, en 2009, le titre de confiturier (« Il fut le premier dans la province »), tandis que l’équipe s’étoffe et se renforce. Les confitures sont aujourd’hui offertes dans près de 200 points de vente et proposées dans quelques établissements parmi les plus renommés. « Quand vous apprenez que vos produits sont servis aux clients du Ritz-Carlton Montréal, vous réalisez que vous avez fait quelque chose de grand. Pour un petit village, pour un petit artisan, c’est une superbe reconnaissance des efforts accomplis ! » se félicite Geneviève Senécal, qui n’exclut pas, à l’avenir, de s’inviter dans davantage d’hôtels et restaurants. « Ça prend du temps, des contacts, des rencontres, mais on sait qu’il y a là un sacré potentiel ! »

Pour franchir d’autres caps, les troupes de Simon Turcotte confiturier pourront prochainement compter sur l’énergie et la créativité de Jeanne, fille du duo d’entrepreneurs. Elles devront aussi espérer que Lanaudière parvienne à attirer plus de touristes, plus de curieux, plus de gourmands. « Pourquoi les Cantons-de-l’Est sont-ils toujours présents dans les médias ou pris en exemple ? Ils ont d’excellents produits, certes, mais sont-ils meilleurs que nous ? On a de superbes fromages, des bières et des légumes exceptionnels… Mais le public ne le sait pas assez. On est un secret trop bien gardé. »

« PAR CHOIX, PAS PAR HASARD »

« Lorsque je suis arrivé à l’Auberge du Lac Taureau ce soir-là de janvier 2015, il faisait moins 15 degrés, et tout était recouvert d’une fine neige. C’était une superbe nuit. J’avais l’impression que le père Noël était stationné pas loin et qu’il allait surgir devant moi. » À défaut de rencontrer le généreux barbu, Stéphane Lord décide de se faire un merveilleux cadeau et rédige, quelques heures plus tard, une offre d’achat. « Je pense qu’on peut parler d’un coup de cœur ! »

Passé notamment par Doyon Cuisine, la brasserie Labatt et le groupe Restos Plaisirs, l’entrepreneur avait une bonne connaissance du milieu des HRI. Mais c’est sur le terrain, au contact de ses hôtes, que le directeur général apprendra les rudiments et les secrets de son nouveau métier. « L’hôtellerie, c’est du service à la clientèle, résume-t-il. Vu notre emplacement, les gens qui débarquent à l’Auberge y viennent par choix, pas par hasard. Ils nous choisissent ! On doit donc répondre à toutes leurs attentes. »

Après avoir réussi à attirer davantage de familles en repensant notamment les installations de son hôtel (« Quand tu accueilles des dizaines d’enfants pendant une journée de pluie, il faut pouvoir les occuper »), Stéphane Lord estime qu’il est temps de s’attaquer au tourisme d’affaires. « Le prochain chantier, c’est notre Espace 6 Saisons qui, en plus des activités culturelles, devra permettre la tenue de vastes congrès et banquets. On pourra ainsi devancer la saison du printemps et prolonger l’automne. Cela améliorera nos chiffres de l’entre-saisons et nous aidera à conserver notre personnel, croit le DG. Et si ça pouvait, modestement, contribuer à mettre un peu plus la région sur le radar, tant mieux. Elle en a bien besoin... »

LENTEMENT MAIS SÛREMENT

Après avoir fait leurs armes à Montréal dans les coulisses de L’amère à boire, les frères Jason et Steven Bussières regagnent, en 2009, leur coin de pays. « On était au début du boom des microbrasseries. On sentait qu’il y avait de la place pour nous dans Lanaudière », explique Jason.

À Joliette, les frangins transforment et repensent le café-bar L’Interlude pour inaugurer, en novembre 2010, la Brasserie artisanale Albion. Passionnés de bières anglaises et de recettes anciennes oubliées, les Bussières comprennent que, s’ils veulent durer, ils vont devoir éduquer leur clientèle. « On a pris notre temps, on a été très pédagogues, on a accompagné nos clients. On leur a expliqué le houblon, on leur a expliqué l’amertume, poursuit Jason. Et aujourd’hui, on a un public très large, composé de connaisseurs, d’épicuriens, de jeunes familles. Comme nous ne sommes pas des machines de marketing, nous avons préféré miser sur la rigueur et sur la qualité des produits. Et ça semble avoir plutôt bien fonctionné. »

À l’aube du 10e anniversaire de leur établissement, les propriétaires ne manquent pas de projets : modernisation de la production, agrandissement des aires de brassage, diversification des bières, multiplication du nombre de lignes, nouvelle offre de restauration… « Même s’il y a encore beaucoup à faire, Lanaudière ne se porte pas trop mal. Ça bouge, lentement mais sûrement. » Au point d’ouvrir une seconde adresse dans la région ? Le jeune entrepreneur rejette poliment la proposition. « Oh non ! Enfin, pas pour l’instant du moins... »

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