La disparition des espèces

20 septembre 2019 - Par Pierre-Alain Belpaire

Au coeur de l’hiver 2019, le Groupe Sportscene dévoilait, avec une évidente fierté, son concept À Domicile, sorte de cantine moderne dont la première succursale ouvrait ses portes face au Carrefour Laval. Menu gourmand, jeux de société, canapés confortables, tennis de table et babyfoot, tout y est mis en oeuvre pour que la clientèle se sente comme dans son sous-sol. Pour séduire un public particulièrement jeune et ultraconnecté, le Groupe décidait, en outre, d’en faire un établissement cashless. « D’ici cinq ans, il n’y aura plus d’argent en circulation dans les restaurants. On a juste anticipé sur les choses », nous confiait alors Jean Bédard, président et chef de la direction du Groupe Sportscene.

Les mois ont passé, l’été est arrivé. Et l’homme d’affaires admet aujourd’hui, non sans quelques regrets, que, malgré d’honorables résultats, les équipes du À Domicile ont dû procéder à « certains ajustements » et accepter, « à quelques reprises », de l’argent comptant. « Je reste persuadé qu’on s’en va vers le cashless, que c’est l’avenir, martèle Jean Bédard. Mais ça prend plus de temps que ce que j’avais imaginé. Il était peut-être trop tôt pour lancer un tel concept... »

Au cours des derniers mois, le Groupe Sportscene n’est pas le seul à avoir dû s’adapter, reculer ou repenser une interdiction initiale de tout argent liquide. Même le réputé chef David Chang a récemment opéré une légère mais remarquée marche arrière en acceptant « occasionnellement » que billets et pièces de monnaie soient utilisés dans son Fuku de New York, ironiquement posé sur Wall Street, à quelques encablures de la Bourse et du Musée américain de la finance.

Mystérieux retard québécois

Le terme « cashless » rassemble toutes les formes de paiement dans lesquelles aucune espèce n’est utilisée : cartes bancaires (débit ou crédit), chèques, applications mobiles, etc. Et cette définition pourrait s’allonger indéfiniment puisque, comme le rappelle la Banque du Canada, « tout mode de paiement peut être utilisé, à condition que l’acheteur et le vendeur soient d’accord ».

L’apparition de ce phénomène ne date pas d’hier : depuis le lancement des premières cartes de débit dans les années 1950 et la naissance, à la même époque, des célèbres et aujourd’hui incontournables VISA et American Express, l’argent comptant voit sa cote de popularité chuter sondage après sondage, étude après étude. Au point de voir aussi la concurrence le rattraper, le menacer et finalement le dépasser, de manière sans doute irrémédiable. Dans l’édition Automne 2017 de sa très sérieuse Revue, la Banque du Canada, se basant sur une enquête menée deux années plus tôt, indique ainsi que l’argent comptant représente désormais, partout au pays, « la part la plus élevée en volume (51 %), mais la plus faible en valeur (24 %), ce qui démontre que les consommateurs y ont recours principalement pour régler de petites transactions ». Dans l’univers de la restauration, où l’on est habitué aux plus modestes factures, l’argent liquide se montre légèrement plus tenace : il occupe 62 % du volume pour 38 % de la valeur.

Depuis quelques années déjà, la vague cashless déferle sur la Belle Province. Pourtant, les commerçants québécois semblent avoir pris un certain retard sur leurs voisins. Le paiement par débit y est en effet nettement moins souvent accepté que dans les provinces maritimes (59 % contre 75 %), tandis qu’un véritable fossé sépare les entrepreneurs du Québec de leurs homologues ontariens lorsqu’on se penche sur l’acception des cartes de crédit (56 % contre 73 %). « Ce sont des chiffres vraiment surprenants que je ne m’explique tout simplement pas », confesse Patrick McGown, directeur des ventes à STR Solutions point de vente, une compagnie offrant des solutions de gestion et de facturation à plus de 2 500 commerces, dont près de 1 500 en restauration.

ACCEPTATION DES MODES DE PAIEMENT PAR LES COMMERÇANTS CANADIENS

Pour les commerçants de petite et de moyenne taille Argent comptant Cartes de débit Cartes de crédit
Tous secteurs confondus 94 % 67 % 66 %
Hébergement et restauration 98 % 74 % 72 %
Par région (tous secteurs confondus)
Provinces de l’Atlantique 95 % 75 % 73 %
Québec 91 % 59 % 56 %
Ontario 96 % 73 % 73 %
Provinces des Prairies 93 % 64 %  68 %
Colombie-Britannique 94 % 66 % 60 %


(Source : Enquête de 2015 sur les coûts des différents modes de paiement pour les détaillants, citée dans Fung B, Huynh KP, Kosse A. L’acceptation et l’utilisation des modes de paiement dans les points de vente au Canada. Revue de la Banque du Canada, automne 2017 : p. 20.)

Une recherche menée en 2016 aux États-Unis souligne que seulement 11 % des consommateurs américains préfèrent désormais payer en liquide, alors que 35 % sortent leur carte de débit et que 40 % optent pour le crédit. Et parmi les 25-34 ans, les fidèles des espèces ne sont déjà plus que 5 %...

Forces et faiblesses

Si l’argent liquide a de plus en plus de mal à séduire consommateurs et entreprises, c’est que ses principaux concurrents ont débarqué avec des arguments de poids. « Le grand avantage du cashless, c’est évidemment sa simplicité », résume Christian Latour, enseignant en gestion d’un établissement de restauration au Collège Mérici. Fini, le temps où les hôteliers attendaient avec impatience l’arrivée des camionnettes de la Brink’s ! Envolée, l’époque où le propriétaire ou un employé de confiance devait se rendre à la Caisse voisine pour y chercher ou y déposer de l’argent ! Oubliées, les heures passées à compter, à recompter et à compter encore la moindre pièce, le moindre billet ! « Le cashless, c’est un petit gain de temps pour la clientèle, mais un important gain de temps pour le commerçant, poursuit l’expert. L’autre avantage considérable, c’est son très faible degré d’erreurs. Je ne dis pas qu’il n’y en a plus, car le risque zéro n’existe pas, mais elles sont désormais minimes. »

En plus des raisons techniques, administratives ou de sécurité, plusieurs acteurs du milieu des HRI se sont tournés vers les cartes et le paiement sans contact pour des questions... d’hygiène. Différentes études ont en effet permis de repérer des traces d’excréments, de drogues diverses ou de perfides virus sur des billets et des pièces en apparence propres et anodins. « Et quand on sait que, dans les petits commerces, le même employé est souvent amené à faire la caisse et le service, on comprend l’hésitation », glisse Patrick McGown.

Mais le cashless a également ses torts, ses risques et ses effets pervers. Dans l’étude menée par la Banque du Canada, plus de huit commerçants sur dix regrettent les frais plus élevés liés au paiement par carte de crédit, et plus de la moitié des professionnels estiment que ce moyen de régler les factures est davantage sujet à la fraude. Quand on tient compte des frais qu’ils versent aux institutions financières, transporteurs de fonds et acquéreurs, des conséquences des fraudes et du prix de la location ou de l’achat de technologie, on constate que les entrepreneurs doivent assumer d’importants coûts juste pour parvenir à faire payer leur clientèle. « En 2014, l’acceptation des modes de paiement aux points de vente a coûté 10 milliards aux commerçants canadiens, note la vénérable institution. La majeure partie, soit 6,2 milliards de dollars, se rapportait à l’acceptation des cartes de crédit. » Certaines voix s’élèvent toutefois pour relativiser ces chiffres et signaler notamment que des consommateurs armés de cartes de plastique dépensent plus que ceux qui règlent l’addition en argent comptant.

L’autre reproche fréquemment adressé à la technologie, particulièrement aux paiements par téléphone ou par montre, réside, justement, dans son caractère excessivement technique. « Quand j’ai débuté voici plus de 30 ans, on nous disait à l’école hôtelière qu’il fallait comprendre ce qu’il se passait dans la bedaine de nos machines pour bien comprendre notre job, se souvient Christian Latour. Aujourd’hui, je doute que beaucoup de restaurateurs ou d’hôteliers québécois soient capables d’expliquer le fonctionnement des applications et de tous ces gadgets modernes. De nos jours, on doit faire confiance à la technologie. Et ce n’est pas toujours simple... »

Simple conflit de générations ?

« Le client reste l’unique et véritable maître lorsque vient le moment de choisir un mode de paiement », rappelle Patrick McGown (STR Solutions point de vente). Mais au vu des diverses études actuellement disponibles et même si certaines tendances se dessinent, il est aujourd’hui impossible de définir avec certitude les habitudes et les préférences des consommateurs en fonction de leur âge, de leur sexe ou encore de leur profession. « J’ai parmi mes étudiants des jeunes qui n’ont pas ou n’ont plus de cartes », illustre ainsi Christian Latour. Plus qu’une question de profil socio-économique, le choix de recourir à tel ou tel mode de paiement serait plutôt influencé par le poids des habitudes. « Je connais des quadragénaires qui sont loin d’être déconnectés mais qui ne jurent que par l’argent comptant et qui se rendent au guichet chaque semaine. Pourquoi ? Parce qu’ils ont toujours agi ainsi ! »

D’autres facteurs peuvent inciter les consommateurs à opter pour les espèces ou à sortir leur carte, notamment le temps d’attente, le montant de la facture ou les frais de retrait ou de transaction. Et sur ce dernier point, c’est, selon la Banque du Canada, l’utilisation de la carte de crédit qui s’avère le moins onéreux pour la clientèle : en deçà d’une transaction de 78 $, la carte de débit reste la plus coûteuse ; au-delà, ce titre revient à l’argent liquide.

VALEUR MÉDIANE DES TRANSACTIONS Argent comptant Cartes de débit Cartes de crédit
Tous les commerces (Canada) 8,04 $ 28,33 $ 43,85 $
Commerces de petite et moyenne taille (Canada) 10,00 $ 25,00 $ 33,33 $
Commerces de petite et moyenne taille (Québec) 10,00 $ 29,03 $ 41,89 $
Hébergement et restauration (Canada) 5,75 $ 16,89 $ 25,56 $

Lourde décision

Accepter tous les modes de paiement ? Se limiter aux cartes en plastique ou aux outils modernes ? Voire, comme le prônent certains irréductibles, choisir de n’accepter que l’argent comptant ? Tout professionnel de l’hôtellerie ou de la restauration devra, un jour, prendre cette importante mais inévitable décision.

« Et il n’y a qu’une manière de trouver la réponse : il faut analyser son public, son offre, son produit, tenir compte du nombre de places et de l’emplacement de son établissement, du quartier, de la concurrence, énumère l’enseignant. Malheureusement, plusieurs sous-estiment l’importance de cette profonde étude de marché et prennent leur décision au hasard. Mais si tu vends du café, attends-toi à voir débarquer quelques personnes qui auront découvert un billet de cinq collé dans le fond de leur poche. Et si tu acceptes uniquement les cartes, tu auras raté ta shot ! »

Au sein du Groupe Sportscene, 90 % des transactions sont aujourd’hui réglées électroniquement. Pourtant, la direction n’a jamais envisagé d’appliquer le modèle cashless à sa cinquantaine d’établissements. « Une trop grande portion de notre public utilise encore le paiement comptant », argumente Jean Bédard, qui n’exclut toutefois pas de retirer tout argent liquide de ses restaurants quand le contexte s’y prêtera. « Actuellement, on cherche à optimiser le moment du paiement, qui reste une source de frictions potentielle. Comment passer la facture au client ? Comment rendre le paiement plus rapide, plus simple, voire plus agréable ? Sans nécessairement supprimer le cash... »

Demain, après-demain...

À l’heure des cryptomonnaies, en plein essor technologique, alors que les volumes d’achats enregistrés d’un bout à l’autre du globe battent record après record, la fin de l’argent comptant est fréquemment annoncée, âprement débattue, voire, dans certains cas, patiemment attendue. « Quel sera le rôle de l’argent liquide dans ce monde numérique ? se demandait, en novembre 2018, Christine Lagarde, alors à la tête du Fonds monétaire international. Dans 10, 20 ou 30 ans, qui échangera encore des morceaux de papier ? »

Convaincus que l’argent comptant continuera de perdre du terrain et que les Québécois seront toujours moins nombreux à se promener avec pièces et billets dans leur portefeuille, les experts consultés n’osent toutefois avancer une date lorsqu’on les interroge sur le moment où disparaîtra définitivement cet argent liquide. « Je pense qu’il y a encore trop de points à régler pour convaincre tout le monde, par exemple les risques de fraude d’identité lors de paiements sans contact, fait remarquer Patrick McGown. La fin du cash, ce n’est pas pour demain. » « L’argent comptant, c’est un paquet de troubles ! Tous ceux qui le manipulent vous le diront, sourit Christian Latour. Jusqu’à quand va-t-on maintenir ce mode de paiement ? C’est la question à un million de dollars ! » Et si vous avez cette précieuse réponse, on vous laisse choisir la manière dont vous souhaitez encaisser la récompense...

La marche arrière américaine

Alors que nombre d’entrepreneurs de par le monde songent à refuser les paiements en liquide, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer un tel choix. Aux États-Unis, les États du Massachusetts (dès 1978 !) et du New Jersey et les autorités de villes comme Chicago, Philadelphie, Washington et, tout récemment, New York ont mis en place des dispositifs visant à obliger les commerçants (ou, dans certains cas, une majorité d’entre eux) à accepter l’argent comptant. Le passage au cashless accentuerait les inégalités et stigmatiserait une frange de la population, soudainement privée de l’accès à différents biens de première nécessité, comme les aliments. « Environ 12 % des New-Yorkais ne disposent pas de compte en banque », indiquait en juillet dernier à ABC News un conseiller municipal de la Big Apple, Rafael Espinal. À travers les États-Unis, ce sont quelque 8,4 millions de citoyens qui se trouveraient dans une telle situation, selon la Federal Deposit Insurance Corporation, l’agence fédérale indépendante chargée de garantir les dépôts bancaires.

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