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Les sages

Kuniko Fujita : La quête sacrée de Madame Saké

 
6 février 2020 | Par Héloïse Leclerc

La vie n’est pas un long fleuve tranquille, surtout si on se refuse à suivre le courant. Née au Japon d’un père fonctionnaire et d’une mère au foyer ayant à cœur l’éducation, Kuniko Fujita fréquente une école privée pour filles fondée par la mission française. Très tôt, elle s’intéresse à la culture étrangère en général et à la langue française en particulier, y consacrant même ses études universitaires.

Contrairement aux jeunes filles de son âge qui n’aspirent qu’à un bon mariage avec un salaryman, elle souhaite sortir du pays. « Il y avait une sorte de système à respecter, le chemin semblait tracé d’avance. Moi, je rêvais de liberté et je l’imaginais en dehors du Japon de l’époque. »

L’occasion se présente sans crier gare lorsqu’elle croise un de ses anciens enseignants dans la rue. La veille, celui-ci avait reçu une invitation à réaliser un mandat de deux ans à l’ambassade du Japon en France ; or, il avait décliné en raison de son âge. Il incite cependant son ancienne élève à postuler. Un CV, une lettre de motivation et une entrevue plus tard, la jeune femme décroche un contrat de diplomate provisoire comme attachée culturelle à l’ambassade du Japon.

Elle débarque à Paris pour prêter main-forte à la division qui organise l’Année du Japon en France. Attitrée plus précisément aux événements gastronomiques, Kuniko Fujita plonge à corps perdu dans le monde des arts de la table, de la bonne chère et du vin. « J’apprenais la culture française et européenne, mais je constatais doucement que j’en connaissais très peu sur le Japon, ma propre culture. »

Malgré son amour pour ce travail magnifique, elle sort épuisée de son mandat. Sa relation grandissante avec un collègue – lui aussi diplomate – l’amène à le suivre dans son affectation suivante. Direction : Dakar, Sénégal. « Les six premiers mois, je regrettais beaucoup d’avoir quitté la France : les pannes d’électricité, la chaleur, les odeurs, le regard des autres... C’était très instable. »

Tombée gravement malade, Kuniko voit plusieurs connaissances sénégalaises défiler à son chevet avec des fleurs et des fruits. « Ce sont des gens économiquement pauvres, mais émotionnellement riches, animés par un esprit de partage. » Touchée, elle commence à s’ouvrir au pays et, au bout de trois ans, elle l’adore. C’est d’ailleurs là que sa fille naît.

Peu de temps après, une mutation de son époux les déracine pour les conduire à Rabat, au Maroc. La religion stricte, forçant une séparation claire des genres, et son statut de nouvelle maman sans permis de travail contraignent la Japonaise à passer beaucoup de temps à sa résidence. Pour chasser l’ennui, elle se met à écrire des histoires et des essais, les soumettant à certains concours qu’il lui arrive de remporter.

Kuniko n’est pas mécontente de quitter le Maroc pour l’affectation suivante : Québec, Canada.

En 2006, elle décide de décrocher un diplôme de critique gastronomique de la Japan Food Analyst Association. « Mais après l’avoir obtenu, je ne savais pas trop quoi en faire à Montréal, car je n’étais pas en mesure de critiquer des restaurants au Japon », rigole aujourd’hui Kuniko Fujita. La possibilité de rédiger une critique culinaire mensuelle pour un magazine s’adressant à la communauté japonaise à Montréal se présente, l’engageant plus à fond dans cette direction.

L’année suivante, la nouvelle tombe. « Mon conjoint devait repartir, cette fois au Congo. La situation y était très instable sur les plans politique et hygiénique. On ne pouvait imaginer y amener notre petite fille de cinq ans. Nous avons décidé que je resterais à Montréal. »

Ce fut un tournant important dans son parcours nomade, puisqu’elle n’a plus bougé depuis. En quête d’une nouvelle direction pour poursuivre son chemin par elle-même au Québec, Kuniko Fujita choisit de creuser le monde du saké, qu’elle n’a à peu près pas connu dans sa jeunesse au Japon. « C’était considéré comme une boisson compliquée, réservée aux connaisseurs. » D’abord de manière autodidacte, puis en décrochant un diplôme au Sake Service Institute de Tokyo en 2017, elle se positionne, avec son projet « Madame Saké au Québec », comme une référence dans ce marché en plein essor.

LE SAKÉ À LA MODE D’AUJOURD’HUI

La pratique contemporaine de la sommellerie du saké se distingue du rôle ancestral du « maître de dégustation » japonais, qui consistait à en faire ressortir les défauts. « Le monde du saké change au Japon ! Il y a plus de variétés, par exemple des sakés peu alcoolisés pour les jeunes, des pétillants, des vieillis... Le rôle du sommelier évolue aussi : maintenant, on fait comme pour le vin et on décrit en mettant en valeur les forces. »

La démarche moderne adopte cependant une inflexion particulière, plus contemplative. « Au Japon, le saké est bu pour admirer la beauté des fleurs de cerisier, de la pluie, du son subtil de la neige qui tombe par une nuit d’hiver... Quand je bois du saké, je songe à mes parents, donc il y a un peu de tristesse également, comme une nostalgie. Quand je partage le saké, on me donne en outre l’occasion de respecter une tradition et le travail de brasseurs artisanaux. »

Création de cartes de saké et d’accords pour des restaurants aussi bien japonais qu’occidentaux, dégustations de sakés, interventions dans les médias : sa passion pour la boisson traditionnelle trouve plusieurs moyens d’expression. Notant qu’elle avait de la difficulté à mettre la main sur les sakés qu’elle voulait présenter, Kuniko Fujita s’est lancée récemment dans l’importation privée. Elle a reçu, mi-janvier, sa toute première commande en provenance de la région natale de sa mère, la préfecture de Niigata. « Les gens de cette région ne sont pas extravagants et ils ne savent pas se vendre. Ça m’enthousiasme beaucoup de faire connaître leur production au Québec. J’ai le sentiment que je n’ai jamais complètement quitté la diplomatie, mais que j’y suis revenue sur un plan différent. »

Imprévisible et aventureux, qui peut dire où le voyage de Kuniko Fujita la mènera ?

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