Côte-Nord

28 mai 2018 - Par Pierre-Alain Belpaire

La Côte-Nord est vaste. Très vaste. Près de 800 kilomètres séparent ainsi Tadoussac de Natashquan. Et on ne vous parle même pas de Blanc-Sablon... Pourtant, depuis quelques années, les professionnels des HRI sentent qu’il s’y « passe quelque chose ». Que les touristes sont de retour, plus curieux, plus gourmands. Que le reste du Québec s’intéresse — enfin — à leurs produits exceptionnels. « Rien n’est gagné », rappellent, prudents, tous les acteurs. Mais au nord de la rivière Saguenay, l’embellie est dans toutes les têtes, dans tous les cœurs.

LE CHEF D’ORCHESTRE

« Tout était réuni : on avait les produits, on avait les artisans, on avait le talent. Il ne manquait plus qu’une petite étincelle... Et apparemment, on l’a trouvée ! »

En évoquant les récents succès de sa région, Mario Leblanc, directeur général de Tourisme Côte-Nord, cache difficilement sa fierté, son excitation mais également ses nombreuses ambitions. « Ces dernières années, notre organisme a posé différents gestes ; on a osé, on a redoublé d’efforts. Et ça a payé, analyse-t-il. Lorsque le festival Montréal en Lumière a mis notre gastronomie à l’honneur voici quelques mois, on a compris qu’on avait franchi un cap... »

Ravi de constater que les gens du coin ont mis de côté une « certaine timidité », Mario Leblanc précise toutefois que « la route reste longue. On note encore un manque de fierté. Pour aller encore plus loin, il va falloir que tous, tant les résidents que les professionnels, se mettent à croire en cette région ! Nous allons aussi devoir poursuivre nos efforts pour nous faire connaître dans le reste de la province : nous souffrons encore d’un déficit de notoriété. » Pour marquer les esprits des visiteurs, le directeur entend miser sur l’effet de surprise. « On doit les étonner, leur en mettre plein la vue. »

Parvenir à mobiliser de Tadoussac à Blanc-Sablon n’est, évidemment, pas chose aisée, reconnaît le dirigeant. « Je mentirais si je disais l’inverse. Mais c’est un défi formidable ! »

LE CONCIERGE DU GRENIER

Depuis maintenant cinq ans, Claude Lussier et ses troupes font vivre Le Grenier boréal, la coopérative de solidarité agroforestière de Minganie. Honoré par plusieurs distinctions (dont le très médiatisé Prix Action David Suzuki), l’organisme remplit une quadruple mission, dont il a fait son slogan : Produire, Récolter, Protéger, Éduquer.

Grâce à la production maraîchère et aux cueillettes en forêt, Le Grenier boréal fournit aux chefs et aux institutions, ainsi qu’aux particuliers, des produits frais, plutôt rares sous ces latitudes. « On peut tout produire, ou presque, assure le fondateur. De l’ail aux courgettes en passant par les fraises. Tenez, l’an dernier, on a eu un superbe melon. Et cette année, on essaie deux variétés de maïs. Il n’y a que les courges qui nous résistent encore. Pour l’instant... », s’amuse celui qui précise que son principal ennemi n’est pas le froid mais le vent.

Si elle n’est pas « officiellement certifiée bio », la coopérative défend plusieurs valeurs éco- logiques. Ici, aucun produit chimique, peu de plastique, des économies d’eau... « Chacun de nos gestes est imprégné d’une profonde conscience environnementale », explique Claude Lussier.

L’angle éducatif, enfin, est officiellement apparu dans le slogan voici quelques mois à peine. Il fait pourtant partie de l’ADN de l’entreprise. « Dans les écoles, sur les marchés, lors d’activités familiales ou dans les carrefours communautaires, toutes les occasions sont bonnes pour souligner et rappeler l’importance des saines habitudes de vie. »

Originaire de Saint-Hyacinthe, Claude Lussier a œuvré, durant deux décennies, dans le domaine de la coopération internationale. Pour revenir s’installer au Québec, l’homme cherchait un défi de taille. « Je crois que je l’ai trouvé... »

LES FUMEURS EN OR

Enfant, Maxime Savard pêchait le maquereau du côté de Carleton avec son grand-père qui fumait, sous ses yeux gourmands, le poisson fraîchement attrapé. Myriam Landry, elle, a grandi dans une famille mettant à l’honneur les produits de la mer, du fleuve et de nos rivières. « Mon père est pêcheur, ma mère travaille dans une poissonnerie... Mais aucun historique de fumage de mon côté », lâche-t-elle dans un sourire.

Installé à Sept-Îles, le couple y a ouvert à la fin de l’automne dernier le Fumeur en Nord. Outre les inévitables poissons, l’atelier traite également les viandes et fromages. « En fait, tout se fume. Il suffit d’essayer », affirme Myriam.

Lui s’occupe du fumage et revisite les recettes et techniques héritées de son aïeul. Elle transforme les produits fraîchement fumés : mousse au saumon, cretons de bacon, chaudrées et tartares... « On est à mi-chemin entre la tradition et la modernité, souligne Maxime. C’est ce qui nous plaît. Et ça semble plaire aux clients. »

Le couple rêve d’un jour utiliser une majorité de produits issus de la région. « Mais ce n’est pas simple, regrette Myriam. On travaille fort là- dessus : on tisse des liens, on réseaute. Ça prendra un peu de temps, sans doute. Mais dans cette région, il y a une réelle proximité avec les producteurs, les pêcheurs... C’est une richesse incomparable. »

Vantant la cohésion entre artisans et l’esprit de famille régnant sur la Côte Nord, Maxime souligne que, malgré les beaux discours et le vent d’optimisme, « rien n’est fait, rien n’est gagné. On doit se serrer les coudes, avancer ensemble pour amener la région encore plus loin. »

LA GARDIENNE DU PHARE

Avec son toit rouge et ses façades blanches, l’Hôtel Tadoussac est un point de repère posé à l’entrée de la Côte-Nord, au cœur du célèbre village éponyme. Avec sa voix douce et son sourire modeste, Tina Tremblay est, quant à elle, devenue un véritable phare pour tous les employés de l’établissement et leurs fidèles visiteurs. « J’ai commencé ici en 1985 et je suis directrice générale depuis 2000, glisse-t-elle. Je fais un peu partie des meubles. »

Inaugurée en 1864, débâtie puis reconstruite au début des années 1940, l’enseigne affiche une rare longévité. Depuis des décennies, les clients y posent leurs valises pour se ressourcer, souffler, faire une pause. « Et admirer ce paysage exceptionnel », complète la directrice.

Native de Tadoussac, Tina Tremblay a, dès son enfance, rêvé de devenir un jour une employée du mythique établissement. Mais elle était loin de se douter qu’elle serait la maîtresse des lieux. « Quand on me l’a offert, je ne me voyais pas refuser, souligne-t-elle toutefois. Il y a bien sûr des journées plus difficiles que d’autres, mais c’est un univers passionnant et tellement enrichissant ! » Celle qui souhaite rénover et actualiser les lieux aimerait un jour faire fonctionner l’hôtel à l’année et non plus de façon saisonnière. « Mais ce ne sera pas pour demain, confie-t-elle, lucide, se refusant au passage à évoquer un éventuel départ à la retraite. Je prends une année à la fois, une saison après l’autre. »

Saluant l’apport et le dynamisme de la nouvelle génération, Tina Tremblay a noté, comme tant d’autres, « un certain renouveau, une vague de changement » sur la Côte-Nord. « Mais pour amener notre région à un autre niveau, il va falloir que l’offre soit constante partout. On n’est pas ennemis parce que l’on est concurrents », conclut-elle.

L’EXCENTRÉ CUISINIER

Toqué !, Joe Beef, Pastaga ou encore Maison Boulud... Le CV du chef Sébastien L’Écuyer mettrait l’eau à la bouche de n’importe quel gourmet. Mais si depuis quelques années, le jeune homme met son coup de couteau au service du réputé Bouillon Bilk, c’est dans un établissement moins connu — et légèrement plus éloigné du centre-ville montréalais — qu’il s’amuse une fois l’été venu.

« Ce sera ma deuxième saison estivale au Café l’Échouerie de Natashquan, explique-t-il. J’y retourne à la mi-mai. Après avoir géré les dossiers administratifs, on ouvrira partiellement à la mi-juin, puis à temps plein début juillet. Fonctionner toute l’année ne serait pas tenable. On n’est pas à Baie Saint-Paul ou au pied d’une populaire piste de ski... »

Au Café l’Échouerie, Sébastien est loin, très loin du confort des cuisines de la métropole. Il gère la paperasse. Il gère les stocks. Il gère les vins et les bières. « Mais on me donne carte blanche. Et ça, ça n’a pas de prix », tranche-t-il. Son quotidien nord-côtier diffère, en bien des points, de ses journées au Bouillon Bilk : pas les mêmes clients, pas les mêmes attentes, pas les mêmes budgets ni les mêmes factures. Pas la même main-d’œuvre non plus.

« Le plus délicat, c’est sans doute l’approvisionnement et l’aspect financier, confie le cuisinier, qui assure qu’au moins 60 % des produits utilisés à l’Échouerie proviennent de la Côte-Nord. Ce qui me motive ? Prouver que l’on peut bien manger ailleurs qu’à Montréal ou à Québec. Pourquoi un visiteur qui vient de faire 15 heures de voiture devrait-il accepter de manger le maudit menu burgers-poutines-pizzas qu’il trouvera également en Mauricie, en Estrie ou au fond de l’Abitibi ? On a perdu nos identités culinaires régionales. C’est regrettable. »

Dans cette édition




PROPOSEZ UNE
NOUVELLE !


© HRI 2012-2019
Tous droits réservés.

HRImag est un média francophone (site Web et magazine papier) qui offre de l'information de pointe sur l'industrie des HRI (hôtels, restaurants et institutions.