Abitibi-Témiscamingue

17 septembre 2018 - Par Pierre-Alain Belpaire

« Éloignée », « méconnue », « sous-estimée »… Les professionnels des HRI oeuvrant en Abitibi-Témiscamingue ne sont pas pessimistes. Loin de là. Ils sont réalistes. Ils savent que, grâce aux efforts de différents acteurs, leur région a « retrouvé une place sur la map », mais que le chemin à parcourir est encore particulièrement long. Pourtant, comme le souligne Stéphanie Fortin, « si les produits sont bons, bien vendus, bien défendus, vous trouverez toujours un gourmand prêt à faire neuf heures de route pour venir les déguster ».

GOURMANDE EN CHEF

« Une idée avant-gardiste, le projet fou de deux rêveurs… » Lorsqu’elle retrace l’origine de la Foire gourmande de l’Abitibi-Témiscamingue et du Nord-Est ontarien, Stéphanie Fortin, coordonnatrice de l’événement depuis 2013, ne peut s’empêcher de saluer le génie des fondateurs, Bernard Flébus et Line Descoteaux. « Sur papier, leur objectif était simple : réunir sur les bords du lac Témiscamingue producteurs, artisans et consommateurs. Compte tenu des conditions – et notamment de l’éloignement de la région –, c’était cependant un incroyable pari. »

Pari incroyable, certes, mais pari tenu. La Foire gourmande, qui a vécu sa 17e édition en août dernier, est « devenue une véritable référence ». Pour continuer à surprendre les visiteurs, les organisateurs ont tenu à constamment se renouveler. Ils ont aussi décidé que chaque artisan devrait débarquer avec bouchées et recettes personnalisées. « Les festivaliers ne viennent pas juste dans le but de se promener et d’acheter, ils viennent aussi – et surtout – pour manger. Cela demande un peu plus de travail aux exposants, bien sûr, mais cela permet une rencontre entre les amateurs et les producteurs », note celle qui ne manque pas de saluer l’exceptionnel travail des bénévoles. « Ils sont jusqu’à 550 à nous apporter leur soutien. C’est magique ! »

En ajoutant à l’événement une riche programmation musicale ou des activités tenues sur le lac, Stéphanie Fortin et son équipe sont parvenues à réunir un vaste public, composé tant de familles de la région que de foodies prêts à avaler des centaines de kilomètres pour assister à la Foire. « Ces jours-là, la population de Ville-Marie passe de 3 000 à 25 000 âmes », note Stéphanie Fortin.

Diplômée en littérature française et québécoise, la jeune femme ne regrette nullement être revenue dans « sa » région après l’avoir quittée durant une dizaine d’années. « Je sentais qu’il se passait quelque chose ; je ne voulais pas manquer ça ! »

LE MULTIHÔTELIER

L’Hôtel Gouverneur Le Noranda n’est pas uniquement un hôtel. Il héberge également un restaurant. « Jusque-là, rien d’exceptionnel », fait remarquer Frédéric Arsenault, directeur général de l’établissement. Partenaire du Centre de congrès voisin depuis plus de deux décennies, Le Noranda organise également des événements réunissant jusqu’à 600 personnes. « Ça, c’est un atout indéniable. » Plus récemment, un spa et des services de massothérapie ont été ajoutés à l’offre. « On avait des locaux libres et une collègue intéressée par cette possibilité. On s’est dit : ‘‘Pourquoi pas ?’’ » Quant aux cyclistes, ils sont traités aux petits oignons depuis quelques années déjà.

« En fin de compte, c’est un éventail très large, reconnaît le responsable. Même si cette diversité nous permet de toucher des clientèles très variées, elle exige plus de rigueur, plus d’organisation. Et la pénurie de main-d’oeuvre vient encore compliquer un peu plus les choses. » Perceptible aux quatre coins de la province, le phénomène se fait particulièrement ressentir en Abitibi-Témiscamingue depuis environ cinq ans. « La relance de l’industrie minière, qui offre des salaires qu’on ne peut concurrencer, nous a obligés à mettre en place de nouvelles stratégies et à améliorer notamment la conciliation vie sociale/vie professionnelle », poursuit le DG.

Satisfait du dynamisme observé en Abitibi-Témiscamingue depuis une dizaine d’années, Frédéric Arsenault rappelle que « rien n’est gagné ». Pour atteindre le niveau supérieur et jouer dans la cour des grands, il faudra que la région consolide sa main-d’oeuvre. « S’il n’y a personne pour accueillir le visiteur, que fera t-on ? » Le responsable souhaite également que soit développé un attrait grandiose, majeur, grand public et familial. « Il faudra, enfin, que nous nous rendions attractifs, pour plaire aux touristes, oui, mais surtout pour nous-mêmes. Soyons fiers ! »

VENT DE FRAÎCHEUR

« C’est vrai qu’il y a peu de jeunes chefs en Abitibi-Témiscamingue. Et encore moins à Saint-Bruno-de-Gigues... »

Aux commandes de la table champêtre de L’Éden Rouge, Angèle-Ann Guimond rivalise de créativité pour séduire les foodies de passage et d’ingéniosité pour convaincre une clientèle locale encore timorée lorsqu’on lui parle gastronomie moderne. « Malgré une belle ouverture d’esprit, les gens du coin ne sont peut-être pas les plus curieux. À moi de tout faire pour que cela change, sourit la jeune cuisinière de 26 ans. Souvent, c’est dans les régions agricoles qu’on doit insister davantage pour que les habitants achètent et consomment localement. C’est paradoxal, mais c’est ainsi... »


Si le volet maraîcher de L’Éden Rouge a été pensé par ses parents voici une quinzaine d’années, sa table champêtre, « la seule de la région », a vu le jour il y a quatre ans. Après une formation à l’ITHQ, Angèle-Ann Guimond choisit en effet de quitter la métropole pour retrouver ses racines. « Je m’ennuyais de ma famille, de mes proches, de ma région. J’ai aussi compris que j’avais une incroyable opportunité ici : en restant à Montréal, comment aurais-je pu me retrouver à la tête de mon propre restaurant à 22 ans à peine ? »

La grange rénovée dans laquelle la chef a installé ses fourneaux est située sur un terrain zoné agricole. Les assiettes qu’elle présente aux clients doivent donc comporter plus de 50 % d’aliments produits à même la ferme familiale. « Pour le reste, comme les fromages ou les alcools, je me tourne vers des producteurs locaux. Malheureusement, je dois aussi sortir de notre région, puisque l’Abitibi-Témiscamingue ne produit pas de poissons ni de fruits de mer et que l’approvisionnement en viandes peut s’avérer problématique. »

Malgré ces légères contraintes, Angèle-Ann Guimond est persuadée que, pour sa région, le meilleur est à venir. « Il reste encore beaucoup à faire… et c’est une excellente nouvelle. »

LE BRASSEUR POSITIF

« Un véritable parcours du combattant… » À l’aube de son vingtième anniversaire, la brasserie Belgh Brasse se relève, lentement mais sûrement, du terrible incendie qui a ravagé ses installations d’Amos en avril 2017. « Ce jour-là, notre monde s’est effondré, confie le fondateur Jean-Louis Marcoux. Mais même si les dégâts étaient plus importants que ce qui avait été initialement annoncé, je n’ai jamais songé à tout arrêter. Ce n’est pas dans ma nature. »

Désormais brassées – temporairement – du côté de Laval, les boissons de Belgh Brasse n’en conservent pas moins leur étiquette et leur esprit abitibiens. Elles continuent également de séduire les experts, remportant fréquemment prix et distinctions. « À ce jour, on a reçu 72 médailles internationales. C’est une superbe reconnaissance, souligne Jean-Louis Marcoux. On ne travaille pas pour les titres et récompenses, mais ça encourage à persévérer. Ça vous prouve que vous êtes sur la bonne voie. On ne remporte pas deux fois un titre de Meilleure bière au monde par hasard... »

Originaire de Belgique, le brasseur, alors « à la recherche de plein air et d’authenticité », avait posé ses valises en 1996 en Abitibi. « Aucun regret ! lâche-t-il sans hésiter. À mon arrivée, je dénotais un peu. Mes bières étaient peut-être trop avant-gardistes et moi, j’étais trop idéaliste. Mais, de fil en aiguille, les Québécois ont appris à varier les plaisirs, et j’ai pu imposer mon style en m’inspirant des traditions locales. Je pense que la Mons est le meilleur exemple de la rencontre de ces deux mondes. »

LA CHEF D’ORCHESTRE


Depuis 15 ans, Louiselle Blais réunit gourmets, mélomanes et gens d’affaires dans son Bar Bistro L’Entracte. Si, au début, l’établissement sert uniquement des boissons, la propriétaire décide, en 2007, d’ajouter une offre de restauration. « Les lieux s’y prêtaient, c’était un bel endroit, glisse-t-elle simplement. Je n’avais aucune expérience dans ce domaine, mais j’ai beaucoup écouté les clients. Je pense que c’était la clé pour réussir. »

Le premier menu de L’Entracte tourne principalement autour des tapas. Au fil des ans, Louiselle et son équipe varient les saveurs, multiplient les plaisirs. Elles font notamment une place toujours plus importante aux produits régionaux et décident de suivre le rythme des saisons. « Mais les tapas sont restées : le public s’y est habitué », mentionne la maîtresse des lieux.

Passionnée de musique, Louiselle Blais a invité des dizaines d’artistes à se produire dans ses murs. Pour aller encore plus loin, elle a mis sur pied, il y a quatre ans, le Festival de blues du Plateau Boréal. « Nous sommes en région : il faut donc être créatif et être prêt à se retrousser les manches si on veut quelque chose. »

Inquiète, comme bien d’autres, de l’actuelle pénurie de main-d’oeuvre, la dynamique femme d’affaires a opté, pour s’assurer de disposer d’un personnel qualifié, pour le système fly-in, fly-out : « Je prends des gens de Montréal, qui restent deux semaines ici puis retournent chez eux. L’idéal, évidemment, ce serait de les convaincre de rester définitivement. Ou de former la relève ici même ! Il manque une école de restauration ou de cuisine dans notre région. Il en existe une à La Sarre, mais vu les distances et le contexte, je pense qu’il est urgent de développer ce projet. »

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