Tracts collés sur 150 restaurants montréalais : « Je voulais provoquer le débat »

6 juillet 2017 - Par Pierre-Alain Belpaire

Mardi matin, plusieurs dizaines de restaurateurs montréalais s’étonnaient en découvrant un tract collé sur leurs vitrines et devantures ou, dans certains cas, à l’arrière de leurs établissements. Conditions de travail, salaire minimum et retraite, partage des pourboires, débat sur l’identité culinaire québécoise, abus de pouvoir et intimidation,…, les sujets abordés, une quinzaine au total, étaient variés et résumés en quelques lignes.

L’auteure de cette affiche, Annie Maheux, connaît bien l’univers de la restauration. Elle devrait notamment finir, à l’automne prochain, son cursus à l’ITHQ. « Par cette action, j’ai tenu à dénoncer diverses situations, mais aussi à provoquer le débat, explique la jeune femme. Je trouve ça étrange qu’un métier aussi fabuleux que la restauration soit encore aujourd’hui aussi archaïque. »
 
 
HRImag : Pourquoi avoir décidé de coller ainsi ce document sur les vitrines de différents restaurants montréalais ?

Annie Maheux : L’idée m’est venue en pensant à Martin Luther, qui avait entamé sa révolution religieuse en placardant ses thèses, ses revendications, sur les portes des lieux de culte pour dénoncer les abus de l’Église. Il avait aussi envoyé des lettres aux dirigeants de cette institution : j’ai fait pareil en adressant des lettres à l’ARQ et à Restaurants Canada.

Pourquoi avoir décidé d’agir de nuit et de manière anonyme ?

Mon but était de faire passer un message, pas de me mettre en scène. Je ne suis pas une politicienne.

Avez-vous ciblé certains restaurants en particulier ?

Non. Je pense qu’il y a malheureusement des abus dans différents types d’établissements, de la chaîne de restauration rapide au haut de gamme. Je me suis concentrée sur quelques artères comme Saint-Laurent et Laurier, sur le Vieux-Port, dans Chinatown, où j’ai placardé des tracts rédigés en anglais. J’ai aussi visé quelques figures emblématiques de la jeune génération de restaurateurs montréalais.

Sur combien de restaurants avez-vous affiché ce message ?

Environ 150. Ça peut paraître beaucoup mais j’aurais voulu en atteindre encore davantage.

Comment avez-vous organisé votre « performance » ?

Ce n’était pas très glorieux… (rires) Un vélo, deux pack-sacs, quelques morceaux de tape. Je me suis dit que les restaurants ont tous une belle vitrine et que c’était l’endroit idéal pour afficher. Mais attention, j’ai pris soin de les poser délicatement, le but n’était pas de faire ch*** les restaurateurs ou de dégrader leurs établissements. Je sais assez combien ça coûte d’ouvrir un restaurant. Je suis une pacifique, jamais je ne détruirais un bien. Je ne vois de toute manière pas comment j’aurais pu dénoncer la violence et l’intimidation en agissant moi-même de manière agressive…

Avez-vous rencontré des propriétaires ou des membres du personnel d’un restaurant durant votre épopée ?

Oui. Devant un établissement, vers 3h30, 4h, une fois que j’ai eu fini, j’ai entendu un "Je peux t’aider ?". C’était le propriétaire qui fumait une cigarette. On a eu une discussion, très polie. Il m’a juste signalé que l’idée d’avoir un tract collé sur sa façade ne lui plaisait pas mais qu’il était prêt à prendre mes papiers pour les transmettre à ses équipes.

Votre liste de requêtes et revendications est assez longue et particulièrement vaste. Comment avez-vous sélectionné ces sujets ?

Je voulais que tout le monde puisse me comprendre, je voulais que les gens accrochent sur différents points, que le personnel en jase le lendemain dans les cuisines. Le but n’était pas d’entrer dans les détails mais de survoler l’ensemble des problèmes, de dresser une liste.

Mais d’autres organismes existent déjà, qui représentent les travailleurs de la restauration, qui luttent à leurs côtés …

… et je serais ravie de me retrouver à mon tour à leurs côtés ! L’ARQ parle beaucoup de formation, de conditions de travail. Restaurants Canada a un discours plus économique. Moi, je m’intéresse à tout ça mais aussi à l’aspect humain.

Justement, pourrions-nous résumer vos nombreuses revendications par le terme « déshumanisation » ?

Parfaitement. Les employés de la restauration ne connaissent pas souvent leurs droits. Ils se font parfois crier dessus, se font rabaisser, pour un salaire de misère… et la plupart d’entre eux ne réagissent même pas, n’osent pas répliquer ou dénoncer. Certains cas sont pourtant inacceptables.

Les intimidations, la hiérarchie, les salaires, les conditions de travail… : on en parle entre membres du personnel, dans les coulisses ?

Pas assez. La plupart des employés, les jeunes surtout, sont frileux parce qu’ils veulent avancer. Du coup, ils sont prêts à accepter beaucoup. Trop, malheureusement.

Cette action s’inscrivait dans une longue liste de performances que vous livrerez durant tout le mois de juillet. Y aura-t-il d’autres actes en lien avec le monde de la restauration ou de l’alimentation ?

Oui. Je vais notamment dénoncer les conditions dans les abattoirs en diffusant aux abords de certaines terrasses des cris de bovins. Ce sera quelque chose de très rapide mais très marquant. Il y aura aussi des actions plus ludiques, plus légères.

En parcourant la liste de vos revendications, on se demande ce qui, au final, vous motive encore à vouloir faire carrière dans l’univers de la restauration et à achever vos études à l’ITHQ ?

La restauration est essentielle dans une société. C’est un univers fabuleux, utile, dynamique. La gastronomie québécoise est jeune, belle, excitante, pleine de créativité. Je suis fière et honorée d’en faire partie. Mais je veux me battre, avec mes armes, pour l’améliorer.
 
 
Ci-dessous, le texte figurant sur le tract :

Manifeste pour un Futur en Restauration au Québec

Il y a des cuisiniers dans toutes les villes du monde. C’est le métier le plus accessible de la planète. Et pourtant, l’atmosphère, le nombres d’heures, le salaire, les perspectives d’avenir sont encore archaïques. Pour une humanisation du travail en cuisine, voici une série de réclamations simples envers les acteurs de la restauration au Québec :

- Sortons du Moyen Âge. Fini l’esclavage ! Ayons des droits pour défendre nos conditions de travail en cuisine !
- Nous travaillons trop d’heures mal payées. Non aux semaines de 70-80-90-… heures ! Engageons une plus grande équipe, payons-les mieux, un maximum de 10 heures de travail par jour !
- Cuisinier, plongeurs et serveurs, réclamons un minimum de 15$ de l’heure. On vit sous le seuil de la pauvreté en cuisine.
- Divisons également les pourboires entre salle et cuisine. La qualité de l’expérience client tient autant de ce qu’il y a dans l’assiette que du service.
- Que le gouvernement supporte enfin les pionniers de la gastronomie identitaire multiculturelle québécoise. Assez de perdre son argent pour des casinos ! Les restaurants ont trop souvent un budget sans marge de manœuvre.
- Déconstruisons la hiérarchie en cuisine, basée sur l’ego et la frustration de l’attente d’une promotion. Seule l’expérience et le partage du savoir compte pour mener à bien un service.
- Chaque restaurant est devrait se syndicaliser pour permettre un terrain d’entente juste entre employés et patrons. Fini les salaires non-payés et les renvois par la porte d’en arrière !
- Ayons des chefs présents en cuisine, pédagogues et inspirés au renouveau.
- Réclamons rien de moins qu’une cuisine sécuritaire, propre et fonctionnelle. Non aux appareils désuets toujours brisés, aux installations qui n’ont pas été rénovées depuis 20 ans, aux espaces de travail mal conçus ! C’est un lieu de vie !
- Ayons un service en salle chaleureux, flexible, organisé et qui sait comment communiquer avec la cuisine.
- Bâtissons un Régime d’épargne collectif pour la Retraite des travailleurs en restauration au Québec qui établie un plan d’épargne selon la durée de leur carrière et sur leurs capacités et connaissances financières.
- Chaque chef devra un cours de gestion pour savoir comment gérer une équipe sainement et comment gérer le budget de sa cuisine. Non aux chefs despotiques destructeurs !
- Promouvons l’activité physique et la santé durant et hors des heures de travail. Travailler en restauration donne des muscles, mais ne vous met pas pas en forme !

(Crédit photo : Annie Maheux/Facebook)

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