Pourquoi les vins espagnols sont-ils aussi bons et abordables ?

Par Jean-Sébastien Delisle
11 septembre 2013

Depuis quelques années, l’Espagne s’est forgé une solide réputation en matière de production de vins savoureux et accessibles. Je dirais même qu’elle trône aujourd’hui tout en haut de la liste des meilleurs rapports qualité-prix-plaisir, du moins en ce qui concerne les vins rouges européens. Les vins sont particulièrement francs, digestes, festifs et offrent une très grande polyvalence à table. Mais comment les Espagnols font-ils pour nous proposer autant de « bonnes affaires » ? Quel est le secret de ce succès ? Explications en trois temps.

La culture espagnole

En premier lieu, la question du mode de vie des habitants de la péninsule ibérique m’apparaît fondamentale. Après tout, ne sont-ils pas les premiers consommateurs de leurs propres vins ? La relation que les Espagnols entretiennent avec le vin est typiquement latine. Contrairement à leurs voisins français, qui ont esthétisé et aristocratisé ce produit, la conception espagnole apparaît plus démocratique et conviviale, voire alimentaire. Comme chez les Italiens, également de culture latine, le bon vin est une nécessité à table au même titre que le pain et le beurre. En ce sens, la majorité des consommateurs locaux ne dépense pas plus de quatre euros pour une bouteille. Dans le même ordre d’idées, il n’existe que très peu de terroirs célèbres ou de grands vins internationalement reconnus, en comparaison aux autres grands pays producteurs européens. Ils se résument à quelques noms : les secteurs de La Rioja, de la Ribera del Duero, du Xérès et du Priorat ou encore de la Bodegas Vega Sicilia du côté des producteurs célèbres. Le vin est consommé sans rituel particulier ou décorum formel. Simplement pour le plaisir !

Une question de terroir

Afin de produire du vin de qualité à prix raisonnable, il faut que la vigne pousse dans des conditions favorables. L’Espagne offre aux viticulteurs une combinaison fort intéressante. En commençant par les cépages autochtones, la plupart de grande qualité : notamment le tempranillo, le grenache, et le mourvèdre. Ils sont souvent accompagnés de « cépages internationaux » comme la syrah, le cabernet sauvignon et le merlot, également bien adaptés au terroir espagnol.

C’est au centre de l’Espagne que l’on produit les vins d’entrée de gamme les plus remarquables, sur le grand plateau central appelé La Meseta. La vigne y bénéficie d’un ensoleillement constant, qui se traduit par une excellente maturité dans les fruits au moment des vendanges. Les vignes sont plantées dans la plaine, ce qui facilite énormément les vendanges. Le climat est sec, les pluies étant bloquées par les montagnes ceinturant cette vaste étendue, ce qui permet à la plante de croître à l’abri des maladies fongiques les plus répandues et les plus nocives, comme l’oïdium et le mildiou. Cela évite les coûts reliés au traitement de ces fléaux. Mais l’élément le plus sous-estimé de ce terroir, c’est l’altitude. En effet, La Meseta se situe à une moyenne de 700 mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui favorise l’écart de température entre le jour et la nuit. Cet écart permet aux raisins de conserver une bonne dose d’acidité, élément clé de l’élaboration d’un vin de qualité. Tous ces éléments favorisent une viticulture et une vinification peu interventionnistes, donc peu coûteuses.

L’organisation de la filière viticole

Le système espagnol est basé sur la production de vin en coopérative, c’est-à-dire que les viticulteurs-adhérents partagent un lieu commun de vinification, ce qui réduit considérablement les investissements en infrastructures. De plus, comme partout ailleurs dans le monde, les producteurs de vin espagnols ont modernisé leurs chais et leur matériel vinaire. Dotés de ces moyens techniques, ils sont en mesure d’élaborer de plus grandes quantités de vin de meilleure qualité. En ce qui concerne l’élevage en barriques, autre source de dépense, la prépondérance va à l’usage de la futaille américaine, qui coûte bien moins cher que son équivalent européen. Et ce fût sera utilisé en général pendant plusieurs années. Ajoutons à cela la proximité des forêts de chêne-liège et la relative faiblesse de leur économie, et il n’est pas surprenant de retrouver ici des vins savoureux à prix modiques. C’est le résultat d’une production orientée vers la consommation courante de vin, issu de vignes saines et bien adaptées à des conditions avantageuses et dirigée par une filière où l’amortissement des frais est l’affaire du groupe.


Jean-Sébastien Delisle est sommelier, enseignant, importateur et il offre les services suivants : conférence, formation, conseils d’achat, évaluation de cave, accords mets et vins.

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